Monthly Archives

mai 2026

Décrochage post-bac : l’angle mort de l’enseignement supérieur

By | Actualités école

Et si le décrochage n’était pas l’échec des jeunes, mais celui de l’orientation ? Moins d’un étudiant sur deux passe en deuxième année de licence et 80 000 jeunes quittent chaque année l’école sans diplôme. Orientation subie, précarité matérielle, sentiment de pas avoir fait “le bon choix” : le décrochage post-bac révèle les failles d’un enseignement supérieur encore trop rigide, où les filières professionnelles, Parcoursup et le manque de passerelles pèsent particulièrement sur les plus fragiles. Une situation qui interpelle et qui a fait l’objet d’une rencontre fin septembre 2025, organisée à la Fondation groupe EDF en partenariat avec le Centre français des Fonds et Fondations. Associations, universitaires et chercheurs se sont retrouvés pour échanger autour de ce sujet.

Moins d’un étudiant sur deux passe en deuxième année de licence et 80 000 jeunes quittent chaque année l’école sans diplôme. (Crédit : shutterstock)
Moins d’un étudiant sur deux passe en deuxième année de licence et 80 000 jeunes quittent chaque année l’école sans diplôme. (Crédit : shutterstock)

 

Le constat est implacable : plus de 40 % des décrocheurs viennent de la voie professionnelle, alors qu’ils ne représentent que 15 % des effectifs du supérieur. Et les écarts de réussite en licence selon les types de bac confirment une fracture. Selon le dernier rapport de la Cour des comptes (2025) qui se penche pour la première fois sur le “décrochage post-bac”, à peine 7,7 % des bacheliers de la voie professionnelle décrochent une licence, contre 17,6 % de ceux de la voie technologique… et 52 % de la voie générale.

 

BAC PRO : LA DOUBLE PEINE

 

Longtemps perçus comme une voie de relégation, vécue comme un choix par défaut au collège, les “bacs pros” cumulent stigmates sociaux et réputation dégradée. De quoi fragiliser la confiance et nourrir un sentiment d’illégitimité, qui accompagne les jeunes jusqu’à l’université. D’autant que près de 70 % de leurs élèves sont issus de familles populaires (CSP-) : surchargés par la pression économique – loyers, frais d’inscription, petits boulots indispensables – beaucoup se découragent vite. « Ces jeunes n’ont rien à gagner d’un passage raté dans le supérieur : ils perdent du temps et de l’argent », alerte Christophe Sanchez de la Break Poverty Foundation.

 

ORIENTATION RATÉE : TROP PEU ACCOMPAGNÉS, TROP TARD

 

Le décrochage post-bac est avant tout le symptôme d’un manque de soutien dans l’orientation, mais aussi dans la prévention du mal-être scolaire et d’un suivi insuffisant de la santé mentale des élèves. Pour Elisabeth Elkrief, directrice de la Fondation AlphaOmega, il faut agir dès l’école primaire, renforcer les temps d’orientation au collège et au lycée et multiplier les expériences concrètes – stages, immersions, rencontres professionnelles. Car, rappelle-t-elle, « les jeunes se heurtent à une anxiété généralisée, nourrie par la peur de se tromper de voie et de rester enfermés dans un parcours subi ». Un parcours imposé — en particulier dans les filières pros — dès 15-16 ans : un âge où l’on ne sait pas forcément ce que l’on veut faire de sa vie.

 

ORIENTATION ANXIOGÈNE, PRÉCARITÉ PERSISTANTE

 

Mise en place en 2018 pour remplacer APB, la plateforme Parcoursup concentre les critiques : anxiété dans l’attente des résultats, choix vécus comme imposés, sentiment de ne pas avoir de prise sur son avenir. Selon la dernière enquête du ministère de l’Enseignement supérieur1, 84 % des familles jugent la procédure stressante.

« Sur Parcoursup, la seule métrique, c’est de savoir quelle proportion de candidats a reçu une proposition, peu importe si ça leur convient », déplore Nagui Bechichi, chercheur et fondateur de SupTracker, qui observe qu’« un étudiant sur trois change de vœux dans les trois mois suivant son affectation »2. Une tendance à la hausse depuis 10 ans.

Mais le décrochage n’est pas qu’une affaire d’orientation. Les conditions de vie pèsent lourd : entrer en première année de licence (L1) coûte en moyenne 3 227 € par an, et un étudiant sur cinq déclare ne pas manger à sa faim. « C’est le premier facteur d’échec académique », insiste Louise Lenglin, de la FAGE (Fédération des Associations Générales Etudiantes). Logement, transport, emploi étudiant, manque de soutien psychologique : autant de freins invisibles mais déterminants.

 

SE RÉORIENTER SANS COMPLEXES

 

Longtemps perçue comme un échec, la réorientation est en réalité une chance. Six ans après un changement de filière, 66 % des étudiants réorientés obtiennent un diplôme supérieur, contre seulement 40 % de ceux qui s’accrochent à une filière inadaptée. « Il faut décomplexer la réorientation en valorisant les passerelles et la modularité des diplômes », plaide Nagui Bechichi. La Cour des comptes chiffre le coût de la réorientation à 550 millions d’euros par an, mais, selon le chercheur, l’investissement est neutre une fois l’insertion professionnelle prise en compte.

En revanche, experts et étudiants dénoncent la dispersion des dispositifs d’orientation : ONISEP, Parcoursup, missions locales, départements… Résultat : une « jungle » institutionnelle, source d’anxiété et de méfiance, où prospèrent des services privés de coaching parfois trompeurs. Pour la FAGE, il faudrait mettre en place un “Observatoire national de l’orientation” comme cela a été fait pour l’insertion professionnelle (ONIP) pour avoir des données plus fines et plus fiables sur la réalité des parcours étudiants.

 

 

EXPLORER POUR REBONDIR

 

À La Rochelle, l’université multiplie les passerelles pour éviter que l’échec en L1 ne vire au décrochage. « Dès l’automne, nous organisons des réunions pour réorienter les étudiants qui se rendent compte que leur filière n’est pas faite pour eux », souligne Amandine Courtadon, directrice de l’orientation et de l’insertion de la Rochelle Université, membre de l’association La COURROIE (Conférence Universitaire en Réseau des Responsables de l’Orientation et de l’Insertion professionnelle des Etudiants). Certains rejoignent d’autres formations dès le premier semestre, d’autres bénéficient d’équivalences après une année complète. Pour celles et ceux qui ne parviennent pas à tenir jusqu’au bout de la L1, des diplômes universitaires “tremplins”, comme le PaRéO (Passeport pour Réussir et s’Orienter), permettent d’utiliser le reste de l’année pour explorer d’autres disciplines et construire un projet solide.

Plus largement, c’est l’obsession française pour le diplôme qui est questionnée. « Est-ce que nous offrons suffisamment d’opportunités aux jeunes qui ne raccrocheront pas au système scolaire parce qu’ils veulent se construire autrement ? » interroge Stephan Lipiansky, directeur des études chez VersLeHaut.

 

OFFRIR UNE SECONDE CHANCE

 

L’initiative des écoles ETRE illustre une voie alternative. Créées en 2017 par Frédérick Mathis, elles forment de jeunes décrocheurs de 16 à 25 ans aux métiers de la transition écologique, en petits groupes de 8 à 12. « Le but est d’avoir un accompagnement très individualisé tout en gardant la force du collectif. La confiance se construit en petits groupes », explique-t-il. Résultat : 89 % des participants reprennent une dynamique constructive – emploi, formation ou projet personnel – à l’issue de leur parcours.

De nombreuses associations développent aujourd’hui des dispositifs pour redonner du sens aux parcours de jeunes en rupture et en perte de confiance. Ce foisonnement d’initiatives reste encore dispersé et peine à se structurer pour porter une voix commune auprès des pouvoirs publics. Mais toutes convergent vers un même constat : on ne “décroche” pas par désinvolture, on décroche lorsque l’école cesse d’être une promesse crédible.

Les solutions existent pour éviter que des milliers de jeunes ne disparaissent des radars, mais sans une mobilisation de l’ensemble des acteurs et une reconnaissance réelle de la diversité des talents, le décrochage post-bac continuera d’incarner l’angle mort de l’enseignement supérieur.

Chacun peut contribuer à améliorer la situation. Aux entreprises de jouer leur rôle, en valorisant les parcours atypiques et en ouvrant des perspectives concrètes à ceux que l’école peine à retenir. Aux universités et associations de collaborer pour accompagner les étudiants désorientés vers leur chemin professionnel. Aux mécènes de poursuivre leur réflexion en soutenant des actions coordonnées afin d’éviter que les jeunes se retrouvent ballotés comme des « boules de flippeur ». C’est pourquoi la Fondation groupe EDF très engagée dans l’insertion par l’éducation et la formation a organisé fin septembre 2025 une rencontre entre plusieurs acteurs, fondation, associations, universités … pour partager constats et initiatives pour lutter contre le décrochage post-bac. La réussite des jeunes générations nécessite un engagement de tous !

Parenthèse Utile : une année pour ne pas décrocher

By | Non classé

À mi-chemin entre le lycée et l’université, Parenthèse Utile propose une année de césure active à des jeunes qui se questionnent sur leur orientation. À Lyon, cette école de la transition aide les jeunes à mieux se connaître, à découvrir le monde professionnel et à trouver leur voie, pour prévenir le décrochage post-bac.

Parenthèse Utile : une année pour ne pas décrocher. crédit : Parenthèse Utile
Parenthèse Utile : une année pour ne pas décrocher. crédit : Parenthèse Utile

 

À l’origine, il y a le regard d’un professeur sur une génération déboussolée. « J’étais enseignant de lycée, puis responsable du dispositif de lutte contre le décrochage à l’université. J’ai vu des lycéens paniqués à l’idée de choisir trop tôt, et d’autres se perdre dans un système qui ne leur laissait aucune marge », raconte Romain Demeyrier, fondateur et président de l’association Parenthèse Utile, créée en 2020.

Le constat est implacable : 57 % des étudiants échouent en première année d’enseignement supérieur, et la moitié d’entre eux quittent l’université sans diplôme. En cause : un manque de préparation, des difficultés économiques, des freins périphériques (logement, santé, charge familiale) et une orientation souvent subie.

Face à ce « trou dans la raquette », Romain Demeyrier s’est inspiré des modèles scandinaves et anglophones, où l’on valorise l’expérience au moins autant que le diplôme, où l’on travaille la connaissance de soi dès le primaire et où l’école est ouverte sur le monde réel. « À 18 ans, demander à quelqu’un de faire un choix définitif, c’est absurde. Dans ces pays, 50 % des bacheliers prennent une année de césure active. »

 

Crédit : Parenthèse Utile

UNE ÉCOLE POUR APPRENDRE À SE CONNAÎTRE

 

Parenthèse Utile propose deux parcours de transition : une année de césure active (rentrée en septembre) et un semestre de réorientation (rentrée en janvier) pour des jeunes de 16 à 25 ans : néo-bacheliers incertains de leur orientation ou sans réponse de Parcoursup, jeunes « NEET »* sans emploi ni formation ou étudiants, ou déjà en décrochage… Tous désireux de rebondir.

* Acronyme anglo-saxon pour “Not in Education, Employment or Training”, ce qui vise les jeunes qui ne sont ni en études, ni en emploi ni en formation

Ici, pas de sélection sur le niveau mais sur la motivation. « Plus le jeune est perdu, plus il a de chances d’intégrer le programme » sourit Romain Demeyrier. Chaque promotion compte une quarantaine d’apprenants à plein temps, 28 heures par semaine.

Le financement de la formation repose sur le quotient familial, afin de la rendre accessible au plus grand nombre. 80 % des apprenants viennent de milieux modestes, souvent de zones rurales ou de quartiers prioritaires. « On travaille l’orientation par l’expérimentation. Il ne s’agit pas de demander :“Quelle formation veux-tu faire ?”, mais : “Qui es-tu ? Qu’est-ce qui te fait vibrer ?” »

Le cursus s’articule autour de cinq grands volets : orientation et connaissance de soi, confiance en soi, renforcement disciplinaire, développement de compétences et ouverture au monde. Ces dimensions se croisent tout au long du parcours, à travers des ateliers collectifs, des projets concrets et des immersions en entreprise dans l’hôtellerie-restauration, le sport, l’industrie, la communication… Autant d’occasions de se confronter à la réalité professionnelle et d’affiner son projet.

 

 

« UNE ÉCOLE SANS ÊTRE UNE ÉCOLE »

 

L’approche pédagogique est résolument active. Ateliers de prise de parole, projets d’entrepreneuriat, modules de droit ou d’économie : tout est conçu pour redonner confiance à des jeunes souvent fâchés avec l’école. « Les jeunes disent souvent que c’est une école sans être une école. On apprend en bougeant, en testant, en rencontrant. »

Les sorties de parcours sont aussi variées que les profils : CAP cuisine ou esthétique, BTS, BUT, licence pro, service civique… « Des jeunes qui avaient décroché de la fac repartent vers des formations courtes et professionnalisantes. Souvent, ils n’ont pas envie de reprendre des études théoriques de 4-5 ans quand ils ont goûté au concret. »

 

Crédit : Parenthèse Utile

UN MODÈLE DE TRANSITION QUI FAIT SES PREUVES

 

Depuis sa création, l’école a accompagné plus de 130 jeunes, avec un taux de sorties positives de 89 %. Un chiffre remarquable pour une initiative encore récente, largement soutenue par des partenaires privés comme la Fondation groupe EDF, des fondations familiales ou autres entreprises mécènes) qui couvrent 80 % du budget de fonctionnement. « Sans eux, dans le contexte actuel de baisse de subventions publiques, on ne pourrait pas mener nos actions. Le secteur associatif éducatif – l’économie l’économie sociale et solidaire (ESS) en général — tiendrait difficilement sans ce tissu de fondations », constate Romain Demeyrier.

Pour lui, la France gagnerait à institutionnaliser une année de césure ou de transition active pour aider les jeunes à connaître le monde du travail et à expérimenter avant de s’orienter. Une parenthèse plus que jamais utile pour que le doute devienne un tremplin, et non une sortie de route.